Moni est une petite île grecque inhabitée du Golf Saronique, accessible en bateau à partir du village de pêcheurs Perdika sur l’île d’Egine. Ses seuls habitants sont des oiseaux et des animaux sauvages, notamment des cerfs et des paons.
Lors d’un atelier d’écriture, j’ai imaginé un conte sur l’origine de ces animaux sur l’île.
Il était une fois une famille qui habitait une petite île au large d’Egine : la mère, le père et leurs trois filles. Sur cette île vivait aussi un paon.
Tout en haut de l’île se dressait un grand pin qu’on appelait le roi des pins. Arbre sacré, il portait, non pas des pommes de pins, mais des fruits d’un orange éclatant.
Seule une famille était autorisée à y vivre, comme gardienne. Avec toutefois une consigne : ne jamais prendre un fruit de l’arbre sacré, jamais, ô grand jamais.
Tous les matins, ils trouvaient sur le seuil de la maison de la nourriture pour la journée. Ils ne savaient pas d’où elle venait. Personne ne le savait mais tous les jours, sans exception, elle était là. En échange, ils devaient apporter une part de ce qu’ils avaient cuisiné au pied de l’arbre. Le lendemain, elle avait disparu.
Les journées passaient, chacun vaquait à ses occupations. Le père créait des sculptures avec les branches tombées. La mère était toujours partie. Très agile, elle courait très vite, toujours occupée à récolter des feuilles, des épines, extraire leurs essences et fabriquer des baumes. La fille aînée adorait cuisiner, c’est elle qui faisait à manger pour tous. La cadette jouait tout le temps avec le paon. Quand la mère avait accouché dans la mer un soir de pleine lune, il était là au bord de l’eau et avait fait la roue. Et quand elle était triste, il dansait pour elle, agitait ses plumes colorées et elle retrouvait le sourire. La petite dernière était très différente. Elle adorait nager et s’enterrer dans le sable. Sa mère devait ensuite laver et démêler ses cheveux fins, pleins de grains de sable. La petite passait aussi beaucoup de temps auprès du grand pin sacré. Elle lui racontait des histoires, ce qu’elle avait vu au fond de la mer, qu’elle voudrait être un poisson.
« Je m’inquiète quand même » disait parfois la mère à son mari.
« Ne t’inquiète pas, elle sait. Et pour l’instant elle est trop petite pour atteindre les fruits. »
Les jours passaient paisiblement.
Un jour, alors que la petite s’était endormie contre le roi des pins, elle fut réveillée par un bruit sec. Et là, à ses pieds, un fruit, tombé.
Elle regarda tout autour d’elle, personne. Elle regarda la cime de l’arbre et lui dit : « Dis donc, c’est toi qui me l’a donné? » Il lui sembla voir un frémissement dans les feuilles. Et malgré l’interdit, elle prit le fruit dans sa poche et courut le cacher sous son lit dans la chambre qu’elle partageait avec sa soeur cadette.
Les jours passèrent comme d’habitude. Mais un jour, la mère remarqua que la corne des pieds de la petite s’était durcie, elle était dure et blanche. Elle essaya ses baumes mais rien n’y faisait, cette corne envahissait maintenant ses pieds.
« Qu’est ce que tu as fait? » lui demanda la mère. « Rien ». « Tu es sûre? » La petite ne répondit rien. Soudain, on entendit crier « Papa, maman! ». Tous accoururent dans la chambre des deux filles.
La fille cadette était là, assise par terre, tenant dans ses mains un magnifique fruit orange.
« Donne-moi ça! » La mère se précipita lui enlever le fruit des mains et le posa dans un coin de la pièce.
« Qu’est-ce qu’il fait là? » « Mais c’est pas moi, c’était sous son lit! ». Les regards se tournèrent vers la petite. « Tu sais que c’est interdit! Pourquoi as-tu fait ça? »
« Je sais mais je l’ai pas pris! Il me l’a donné! » dit la petite en foudroyant sa soeur du regard.
La mère et le père se regardèrent affolés. Puis ils se calmèrent et la petite raconta ce qui s’était passé.
« Nous allons rapporter ce fruit au roi des pins » dirent la mère et le père. « Je suis désolée » dit la petite. « Mais il ne fera pas de mal, c’est mon ami… » « Je sais ma chérie », dit la mère d’une voix tendre mais le regard triste. Le père mit précautionneusement le fruit dans un linge et ils se mirent en route.
Arrivés à l’arbre, la mère et le père, main dans la main, déposèrent le fruit dans un creux du tronc et demandèrent pardon à l’arbre sacré.
« C’est ça la corne de la petite » dit la mère sur le chemin du retour. « Elle se métamorphose. J’ai entendu grand-mère raconter ce genre d’histoires. Mais c’était des fruits volés… »
Les jours passèrent. La mère et le père devinrent de plus en plus velus. Les pointes des longs cheveux de la fille cadette prirent des reflets irisés bleus et verts. Seules les nuits de pleine lune estompaient ces effets. La fille aînée qui n’avait pas touché le fruit défendu était telle qu’elle avait toujours été.
Au bout de quatre lunes, la métamorphose fut complète : le père était devenu un beau cerf avec de grands bois, la mère une biche, la fille cadette une paonne et la petite un oursin des sables.
La fille aînée continua à nourrir la famille.
On raconte que les soirs de pleine lune ils retrouvaient leur forme humaine.
On appela l’ile Moni pour cette fille qui vivait seule sur cette île, enfin pas tout-à-fait seule…
On raconte aussi que le pin sacré perdit tous ses fruits et n’en eut plus jamais.
Un fou raconte même qu’il a vu la silhouette du pin sacré bouger puis disparaître un soir de pleine lune.
Mais ça, c’est une autre histoire ou peut-être la même…
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