Le Chien

2022. Peinture acrylique sur toile et texte. Quadriptyque 120 cm x 40 cm (4 toiles 30 cm x 40 cm)

Prix sur demande.

 

J’ai peint ces quatre tableaux après avoir écrit en 2020 le texte « Le Chien » (cf. : ci-dessous). 

Texte

Ce texte m’a été inspiré par le tableau « Tête de chien » (Perro semihundido) de Francisco de Goya (cf. : image ci-contre, crédits photo : Museo del Prado),  et par la lecture du passage de l’Odyssée, qui raconte le retour d’Ulysse à Ithaque. Seul son chien Argos, gisant abandonné sur un tas de fumier, reconnaît son maître Ulysse, déguisé en mendiant. Emu mais ne voulant pas trahir son identité, Ulysse cache une larme. Argos, vieux et sans force, meurt après ses retrouvailles.

 

Imaginez que vous êtes ce chien dans la peinture de Goya. Imaginez que vous êtes Argos. Votre maître est parti il y a de longues années, vous interdisant de le suivre.

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Texte "Le Chien"

C’est flou dans ma tête. Je suis vieux. Mes souvenirs sont comme cette masse marron sur le tableau de Goya : sombre, dense, bouillie de moments, de sensations, froide par endroits, chaude à d’autres, avec des reflux, des odeurs qui remontent quand il pleut, du humus en quelque sorte. Couché sur cette masse, je m’endors, d’un oeil comme on dit. Je me laisse aller et je somnole, je lâche et je m’abandonne, ma truffe plongée dans cet amas. Tout se mélange dans ma tête, ça n’a ni queue ni tête, je n’arrive plus à y mettre de l’ordre. Mais mes oreilles guettent. Un petit bruit… Mon oeil éveillé scrute, malgré le voile, comme un réflexe. Mon regard quitte tout engourdi la terre de mes souvenirs et tente de voir. Mon oreille bouge comme le périscope d’un sous-marin. D’où vient ce bruit? Quelle odeur a-t’il? Pour ça, il faudrait que je lève ma truffe. Ma tête est si lourde. Allez, je dois faire un effort. Je dois? Vraiment? Pourquoi? Quelle est cette force qui me maintient en vie? Pourquoi ne veut-elle pas me quitter?
Ce tableau, c’est moi quand j’étais jeune. Petit chiot, une fine ligne marron en bas et une grande plage de lumière dans ma vie. Les années passent, je grandis. Mes souvenirs sédimentent, ils compostent, ils sont mon assise et mon gouffre à la fois. Des cerfs, des lièvres, des vers de terre, des feuilles séchées décomposées dans ma tête et sous mes pattes. Mon maître Ulysse, mon père qui m’a élevé. Je n’ai pas connu mon père de poils, mais mon père de coeur oui. Qu’est-ce que je l’aimais! Il était la lumière de mon tableau, dorée, vibrante, la lumière dans mon regard. Mais il est parti, du jour au lendemain. Il m’a parlé mais je n’ai pas compris.
Je l’ai suivi et il s’est fâché. Mais ses yeux?! Ses yeux n’étaient pas fâchés. Alors j’ai continué en dépit des remontrances. Et il m’a jeté des cailloux. Ça m’a stoppé net. Pas compris, pas compris. Alors je suis resté là un long moment, hébété. Puis je suis rentré la queue basse. Et rien n’a plus été comme avant. La masse marron de mon tableau a augmenté d’un coup, m’a submergé, mangeant la lumière, voilant mon regard. Aujourd’hui il ne me reste qu’un petit rai de lumière, juste assez pour lever le museau mais guère plus. Juste assez, j’espère, pour pouvoir comprendre pourquoi, pourquoi il m’a abandonné. J’ai peur de ne pas avoir la force d’attendre. Mes pensées se brouillent, je mélange le passé et le présent, le réel et l’imaginaire… Je dors à longueur de journée. Au fait, pourquoi je raconte tout ça? Vous voyez, je perds le fil…
Ah oui, un bruit a agité mon oreille. Ma truffe… Bouger ma truffe… Mais cette odeur?! Mon coeur bat à tout rompre, je ne sais plus si c’est moi ou le tas de fumier où je suis couché qui vibre. Mes poils se hérissent, je dois voir, lever ma tête vers cette lumière. Je… non… oui, c’est lui! Il m’a vu, je le sens. Je le vois à peine mais je ressens une grande vague de douceur. Un flash. En une seconde je comprends tout. C’est indescriptible. Quel bonheur!
Le dernier filet de lumière dorée de mon tableau disparaît.

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